Cours de licence de droit :
science politique


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Partie 2 : les acteurs politiques

Chapitre 3 : les partis politiques


Ils sont un mal inhérent au gouvernement libre. Déjà à son époque Tocqueville affichait la méfiance que connaissent les partis politiques. Organisation souvent décriée, ils jouent pourtant un rôle déterminant dans le fonctionnement de la démocratie. Ils sont les acteurs collectifs centraux de la démocratie pluraliste : ils détiennent le monopole de l'offre électorale par l'investiture qu'ils offrent aux candidats, la structure ainsi que l'opinion, participent à la sélection des gouvernants et encadrent l'activité des responsables politiques.

Les partis politiques sont nés au XVIIIe siècle avec l'apparition du régime représentatif et se sont développés avec l'élargissement du suffrage. Ils sont un passage obligé de la compétition électorale, même s'ils suscitent des critiques, sont parfois perçus comme vecteurs d'intérêt privé ou comme entretenant artificiellement certains clivages dans la société.

Ils ont une ambition de mobilisation, ils cherchent à s'imposer comme représentants d'une population et porteurs d'un projet de société. Ils doivent donc travailler à faire partager la justesse de leurs vues, à convaincre de la valeur de leurs programmes et leurs objectifs. Ils sont en concurrence entre eux mais aussi avec d'autres organisations : groupes d'intérêts, syndicats, associations, qu’ils utilisent parfois comme relais de leur action.

Toute action des partis politiques est orientée vers l'accès aux institutions politiques : leur but est la conquête et l'exercice du pouvoir seul ou coalisé avec d'autres. Pour y parvenir, comme le dit Braud, les partis politiques sont à la fois des « machines électorales, des arènes de débat et des agents de socialisation ».

Au sein de la classe politique, on fait une distinction entre strates dirigeantes et partisanes. Les premières évoquent le personnel assurant la direction politique et administrative du système, les gouvernants. Les secondes renvoient à l'ensemble du personnel qui anime / dirige la compétition politique. Les dirigeants politiques sont généralement issus des cercles des dirigeants des partis politiques. C'est pourquoi ils entretiennent des relations complexes : ils sont différents car remplissant des tâches distinctes mais sont également associés car les mêmes acteurs remplissent tour à tour les deux types de fonction (responsabilité dans un parti avant de devenir dirigeant...).

Au sein de ces organisations se nouent des relations sociales particulières : les partis politiques sont une communauté d'individus regroupant de simples adhérents, des militants, des élus, des permanents, ces différentes catégories ne jouant pas toujours le même jeu au sein de ces réseaux. On observe des amitiés, des rivalités, on développe des croyances communes et distingue des logiques d'intérêt et des stratégies personnelles…

Pour mieux connaître les partis politiques, il faut d'abord analyser ce qui fait l'originalité du phénomène partisan, puis se pencher sur l'inventaire des systèmes de partis, enfin étudier ce qu'est le paysage partisan français aujourd'hui.


Section 1 : le phénomène partisan


Quels critères permettent de distinguer les partis politiques des autres formes d'organisation politique ? Comment les partis politiques modernes sont-ils nés ? À quoi servent les partis politiques ? Quels sont les différents types de partis politiques, peut-on établir une classification ?

§1. La notion de parti politique

La définition repose sur quatre critères :
• La continuité de l'organisation
• Une organisation complète du niveau local au niveau national
• La volonté d'exercer le pouvoir
• La recherche d'un soutien populaire spécialement par le canal des élections

A) La continuité de l'organisation

Un parti politique est une organisation dont l'espérance de vie est supérieure à celle de ses dirigeants en place. Ce critère permet d'écarter les clientèles, factions, cliques, qui disparaissent avec leurs fondateurs et animateurs. Un parti peut être fondé par un chef charismatique et parvenir à s'institutionnaliser par la suite, comme le mouvement gaulliste, qui a survécu à de Gaulle.

B) Une organisation complète du niveau local au niveau national

Cela permet d'établir une distinction d'avec les groupes parlementaires : ceux-ci n'existent qu'au niveau national, sans posséder un système complet et permanent de relations avec les unités de bases.

C) La volonté d'exercer le pouvoir

Ce critère permet d'écarter les groupes d'intérêts et de pression (lobbies). L'intérêt de tout parti est de s'emparer du pouvoir ou de participer à son exercice, il veut figurer au Parlement, conquérir des sièges aux élections... alors que les groupes de pression cherchent à influencer les titulaires du pouvoir. Les partis politiques luttent pour telle ou telle conception globale de la société, le projet devrait concerner tous les aspects d'une société donnée ; alors que les groupes d'intérêts agissent pour la défense d'intérêts particuliers (monde agricole, par exemple).

D) La recherche d'un soutien populaire spécialement par le canal des élections

Ce critère permet de distinguer les partis des clubs politiques, qui ne sont que des laboratoires d'idées, de réflexion, où sont associés acteurs politiques et experts. Ils ne participent pas aux élections, ils pourraient être rangés dans la catégorie des groupes de pression car alimentent les partis politiques en idée. Des clubs peuvent néanmoins être tentés par l'action politique directe et se transformer en partis politiques ; exemple : (1971) la convention des institutions républicaines (dirigée par Mitterrand), qui ont fondu avec la SFIO et d'autres organismes pour former le parti socialiste d'aujourd'hui. De même, un groupe de pression peut être tenté de s'allier à un parti, de se transformer ; exemple : le parti travailliste anglais né des syndicats britanniques ou les Verts en France qui étaient un groupe de pression.

Un parti politique est une organisation durable agencée du niveau national au niveau local, visant à conquérir et à exercer le pouvoir, et recherchant à cette fin le soutien populaire.

§2. L'origine des partis politiques

Le phénomène partisan est une réalité récente, il n'apparaît que dans le courant du XIXe siècle. L'élargissement des suffrages se traduit par la transformation de mouvements peu structurés (clubs politiques, banquets) en organisation durables pour conquérir le pouvoir. L'émergence des partis politiques modernes est étroitement liée à l'institution du suffrage universel comme mode de désignation des gouvernants.

Ainsi, dans Le Savant et le politique, Weber explique que « les partis politiques sont les enfants de la démocratie, du suffrage universel, de la nécessité de recruter et d'organiser les masses ». En Angleterre, le parti politique moderne naît après la réforme électorale de 1832, à l'initiative des libéraux qui organisent localement des sociétés chargées d'inscrire les électeurs sur les listes électorales. Mouvement similaire aux États-Unis en 1830 : les partis politiques s'organisent en créant de puissantes bases locales appuyées sur les couches populaires. En France et dans d'autres pays européens, le passage du club parlementaire ou du club politique à une organisation de masse se fait principalement au moment de la Révolution de 1848.

Dans Les partis politiques (1951), Maurice Duverger fait une distinction quant à l'origine des partis politiques modernes : les partis de création électorale et de création extérieure.

Dans l'ensemble, les partis politiques ont une origine électorale et parlementaire : ils naissent et se développent avec la démocratie, c'est-à-dire avec l'extension des prérogatives parlementaires et avec l'extension du suffrage populaire. À partir du moment où les assemblées ont un rôle grandissant, on assiste chez les élus à une volonté de se réunir pour agir en commun, d'où la création de groupes parlementaires, qui réunissent les élus professant une même doctrine politique.

Parallèlement, plus le droit de vote s'étend, plus il faut canaliser les suffrages, d'où l'apparition de comités électoraux locaux, pour patronner les candidats, pour soutenir leur campagne. Duverger observe que les partis politiques modernes se créent par l'institution d'une coordination permanente, par l'institution de liens réguliers entre ces deux cellules mères que sont le groupe parlementaire et les comités électoraux. Exemple : succession des réformes électorales en Grande-Bretagne en 1832, 1864, 1865.

Néanmoins, Duverger identifie ce qu'il appelle des partis d'origine extérieure (« de création extérieure »), qui sont essentiellement institués par une institution préexistante dont l'activité se situe en dehors du Parlement. Exemple : le parti travailliste anglais né des syndicats, certaines sociétés de pensée qui ont créé des partis radicaux et libéraux en Europe.

Ces partis de création extérieure présentent certaines caractéristiques qui les distinguent des partis de création parlementaire et électorale :
• Caractère plus centralisé
• Pratique plus forte en leur sein
• Poids des dirigeants internes plus forts que celui des élus
• Un peu de détachement, de défiance à l'égard du jeu parlementaire

La classification de Duverger fonctionne assez mal pour les nouveaux États ou les pays en voie de développement : en Afrique, il existe par exemple très peu de partis d'origine parlementaire. Les partis naissent souvent en même temps que l’État, supposant un certain stade de développement économique et social. Cette classification est plutôt valable pour les démocraties libérales occidentales.

§3. Les fonctions des partis politiques

Les partis politiques remplissent des fonctions diverses dont l'orientation et le contenu dépendent de leur environnement social et politique. Ils n'ont pas les mêmes fonctions selon qu’ils soient en démocratie, en régime totalitaire, etc... Ils dépendent aussi des caractéristiques propres à chaque parti, d'où des différences entre un parti régionaliste sans élu et un parti dominant (exemple : la démocratie chrétienne en Italie).

Quelles que soient ces différences, ils cherchent tous à augmenter leur représentativité, cherchent à exercer le pouvoir. Ils veulent y parvenir mais tous n'y parviennent pas avec la même efficacité. Néanmoins, on peut faire une distinction entre ce que font les partis politiques (les fonctions politiques) et ce que l'on peut faire des partis politiques (les fonctions sociales).

A) Les fonctions politiques des partis politiques

Mobiliser des soutiens pour affronter la bataille électorale dans les meilleures conditions. Ils mettent la puissance de leur appareil à la disposition des candidats en apportant ressources financières et assistance militante dans les activités de propagande, soutien des dirigeants nationaux aux candidats locaux, etc. C’est leur fonction électorale.

Mais ils participent également à la fonction de recrutement politique, même si cette sélection du personnel peut donner lieu, parfois, à certains vices et oligarchies. On assure une formation politique des candidats, on recherche de nouveaux talents pour sélectionner de nouveaux candidats. Dans cette fonction de sélection des élites politiques, les partis politiques sont aujourd'hui concurrencés par le rôle croissant joué par les militants et électeurs (développement de la pratique des primaires). Il s’agit d’une technique importée des États-Unis, des élections pour désigner les candidats. Elles mobilisent les citoyens, investissent le candidat d'une légitimité populaire, mais, revers de la médaille, font concurrence et privent les partis politiques de l'une de leurs missions.

Les partis assurent l'encadrement parlementaire des élus, ils maintiennent un contact permanent entre élus et électeurs. Les groupes parlementaires réunissent les élus d'un même parti et assurent une certaine concertation (décision d'une position du groupe pour telle ou telle question).

Les partis politiques élaborent des programmes politiques et contribuent donc à la formation des opinions. Ces programmes sont élaborés lors de réunions, de débats internes, au sein d'assemblées parlementaires, lors de débats sur la scène médiatique... Ils cherchent à prendre en charge les attentes de la société, essaient de donner de véritables réponses aux insatisfactions multiformes des catégories de la population. Ils facilitent le choix des électeurs, structurent l'opinion et par extension le vote. Cette fonction programmatique s'inscrit dans une logique contractuelle, car le programme se veut un engagement vis-à-vis des électeurs, mais en réalité, il est bien rare de voir un programme intégralement mis en œuvre.

Le programme a un certain nombre d'effets symboliques importants :
• Une visée certificative : il faut convaincre l'opinion du sérieux du parti. Il faut rendre public des engagements précis et bien souvent les mesures sont confirmées par des discussions d'experts
• Une visée pédagogique : les militants ont approuvé, ont assimilé les orientations principales, leur rôle est maintenant de faire connaître ce programme au public
• Une visée stratégique : chaque partie du programme cherche à séduire une partie de l'opinion par une proposition reprenant les aspirations du peuple, pouvant alors apparaître comme des catalogues de mesures sectorielles

Dernière fonction : Ils participent au pouvoir par le biais de leurs élus. Les partis de la majorité soutiennent et défendent la politique suivie tout en dénonçant les faiblesses du programme adverse, et les partis d'opposition ont une stratégie de critique pour faire jouer l'alternance. Le débat public est un élément essentiel de la démocratie pluraliste et est très largement alimenté par ces confrontations d'analyse et ces polémiques partisanes.

B) Les fonctions sociales des partis politiques

Merton appelle ces fonctions sociales des « fonctions latentes ». Georges Lavau évoque la fonction tribunitienne du parti communiste français, car donnant un défenseur, un porte-parole, contribuant à l'intégration des groupes sociaux les plus défavorisés. Ainsi, par extension, de manière latente, un parti révolutionnaire et anti-système contribuerait à légitimer partiellement le système.

Les partis sont aussi des agents de socialisation : ce sont des lieux de sociabilité pour leurs membres, tendant à discipliner les élus, à favoriser la prise de conscience de solidarités entre groupes sociaux différents, ils peuvent également se comporter en agents de consolidation des identités collectives et, pour certains, constituent des groupes de réassurance identitaire. Dans les nouveaux États, les partis remplissent des fonctions encore plus nombreuses et diverses, à savoir la structure et le rôle des dirigeants ; ils servent souvent comme instrument essentiel de la modernisation économique, sociale et politique du pays.


§4. Les types de partis politiques

On connaît deux critères classiques jusqu'en 1951 : le volume et l’idéologie. Mais Duverger apporte une nouvelle classification à partir des critères de leur structure interne. Aujourd'hui, cette typologie ne rend plus tout à fait compte de l'évolution contemporaine de la plupart des organisations partisanes, puisque de nouvelles formes sont apparues.

A) La prédominance du critère structurel

Dans cet ouvrage, Duverger fait une distinction entre « parti de cadre » et « parti de masse ».

Les partis de cadre constituent la première forme de parti politique. Ils apparaissent avec la démocratie, à l'époque du suffrage restreint ou au début de l'instauration du suffrage universel. Selon lui, ils ont trois traits caractéristiques :

• Ils sont constitués de notables : le recrutement d'un grand nombre d'adhérents ne constitue pas un objectif majeur, on cherche des notables représentatifs des élites sociales. Ils constituent l'ossature d'un parti dont les militants sont encore pratiquement absents.
• Il s'agit de confédérations souples de comités locaux : ce sont des partis décentralisés, faiblement organisés. Ils jouissent d'une grande autonomie. Le lien avec la structure centrale est faible et irrégulier. Le groupe parlementaire tient une place prépondérante par rapport à un appareil partisan encore très peu développé.
• Ce sont des partis faiblement idéologisés : attitudes pragmatiques destinées à entretenir et si possible à étendre le capital électoral.

Les partis de cadre prédominent chez les partis d'obédience conservatrice ou libérale, comme le parti radical fondé en 1901. Ils ont évolué, notamment aux États-Unis, avec le système des primaires qui crée une organisation minutieuse maintenant un contact régulier entre parti et électeurs.

Les partis de masse. Historiquement, ils sont nés avec l'universalisation du suffrage. En obtenant le droit de vote, le peuple souhaite élire des candidats issus de ses rangs, qui traduisent leurs aspirations ; c'est pourquoi apparaissent des partis d'un type nouveau qui recrutent massivement, sont tournés vers l'éducation politique des masses et destinés à former de nouvelles élites politiques. C'est un mouvement créé par les socialistes fin XIXe, début XXe siècle puis copié par les communistes, les fascistes... La généralisation des partis de masse correspond à l'élargissement de la démocratie qui s'ouvre à toute la population. Le conflit conservateur libéral qui opposait les partis de cadres entre eux par un conflit capitaliste socialiste opposant généralement partis de cadre et de masse.

Ils présentent des caractéristiques inverses à celles des partis de cadre :
• Recrutement massif de membres, avec encadrement
• Financement collectif grâce aux cotisations des adhérents
• Organisation beaucoup plus rigide, structurée, hiérarchisée, dans laquelle apparaissent de nouveaux rôles politiques (appareil permanent…)
• Cristallisation d'une collectivité militante, c'est-à-dire mise en place d'un ensemble important d'adhérents conservant une activité professionnelle et acceptant de consacrer une part importante de leur temps libre au service de leur parti (culture importante de la participation, exigeant ardeur et loyalisme).

Selon Duverger, ce type d'organisation partisane se rencontre principalement parmi les partis ouvriers socio-démocrates ou communistes.

B) Les insuffisances de cette typologie et les nouvelles proposées

On fait de nos jours deux reproches à cette typologie :

On ne peut intégrer ou caractériser clairement des formes partisanes mixtes ou complexes. Il existe des partis de cadre présentant certaines qualités de partis de masse, ces derniers pouvant alors se transformer en partis de cadre. Il existe des partis qui ne s'apparentent à aucun modèle, ni cadre ni masse (le mouvement gaulliste, par exemple).

L'analyse de Duverger porte exclusivement sur les structures partisanes. Il réduit le phénomène partisan à un choix entre différentes structures d'organisation, ne rendant plus compte de l'état actuel du phénomène. Depuis 1951, les partis de cadre se sont maintenus, les partis de masse ont évolué ou décliné, on a vu apparaître un nouveau type de parti politique qu’on a appelé « parti attrape-tout », « parti d'électeurs » ou « parti de rassemblement » (catch-all parties).

Ce sont surtout les partis de masse qui ont décliné, leur base sociale s'étant rétrécie et ayant évolué. Soit ils restent eux-mêmes et perdent leurs électeurs, soit ils évoluent. S'ils se transforment, ils deviennent des partis de gestion. Kirchheimer en 1966 souligne la mutation du fait partisan dans les sociétés avancées pour plusieurs raisons :

• Expansion économique qui gomme les disparités
• Montée en puissance des médias favorisant une augmentation du pouvoir, une dépolitisation qui n'est pas sans effet sur la nature des partis politiques
• Ces partis d'attraction sont des partis modernes adaptés à la compétition politique des sociétés sur-développées, tournés exclusivement vers la compétition électorale, souhaitant attirer un maximum de suffrages pour devenir et demeurer des partis de gouvernement.

Ils ont 3 caractères :
• Un électorat diversifié : chaque parti ratisse large et intensifie ses relations avec les groupes d'intérêts
• Un programme d'agrégation : il faut éviter la rigidité doctrinale, toute intransigeance politique. Il ne faut pas de position tranchée, sous peine de rebuter des électeurs. Les programmes sont des synthèses de réponses aux aspirations.
• Une direction extravertie : le parti est d'abord fait pour ses électeurs, la direction est confiée aux élus car ils sont au contact de l'électorat et jugés plus aptes à traduire les aspirations des électeurs.

Richard Katz et Peter Mair évoquent le concept de parti cartel.

Pour identifier ce concept, ces deux auteurs observent que dans les sociétés politiques actuelles, les liens entre partis et société civile s'affaiblissent, tandis que les liens entre partis politiques et État se renforcent (financement public, professionnalisation des partis politiques, gouvernementalisation des partis). Ces partis deviennent des agences d'État financées principalement par des crédits publics : ce sont des courtiers entre société et État, ils cherchent à tirer avantage de leur position. Ce sont des partis installés sur la scène politique, influents dans la compétition électorale et disposant d'un accès privilégié aux médias.

Ces partis ont vocation à exercer le pouvoir politique, ils s'allient pour former une sorte d'entente mutuelle pour se répartir les ressources et la conséquence de ce nouveau type de phénomène partisan est la limitation de la compétition électorale – le phénomène de parti cartel pouvant parfois même générer une manifestation / réaction anti-cartel qui serait pour les deux auteurs précités à l'origine de l'émergence des partis d'extrême droite en Europe.

Mais ce concept a fait l’objet de critiques car l'ancrage social des partis politiques n'a pas totalement disparu. Une chose est sûre ; les partis politiques se transforment de plus en plus en partis de professionnels, c'est-à-dire qu'ils ont un nombre réduit de militants, un appareil politique peu développé, l'essentiel des activités du parti étant souvent confié à des spécialistes rémunérés.


*

Section 2 : les systèmes de partis


Dans chaque pays, le nombre de partis politiques, leur dimension, leurs alliances, leur stratégie, etc. forment un ensemble de rapports relativement stables qu’on appelle « système de partis ». Le fonctionnement d'un système de partis dépend des relations entre le système institutionnel et ledit système de partis.

La concurrence est-elle libre sur le marché politique ? On peut établir une classification binaire entre les systèmes compétitifs et ceux qui ne le sont pas, pour faire simple.

§1. Les systèmes compétitifs

Le marché politique est plus ou moins ouvert selon la configuration du système partisan. Trois situations : les systèmes multi-partisans, bi-partisans ou à parti dominant.

A) Les systèmes multi-partisans

Plusieurs partis occupent l'espace public (élections, médias, assemblées représentatives, au niveau local...). Le multipartisme est l’une des conditions de la vie démocratique. Ses facteurs sont de plusieurs types :

• Des facteurs sociaux : au XIXe siècle, on assiste à un affrontement entre partis conservateurs et partis libéraux qui traduit un conflit de classes entre l’aristocratie foncière et la bourgeoisie industrielle et commerçante. On assiste ensuite au développement de l'industrie et du prolétariat, engendrant une troisième force politico-sociale.
• Des facteurs idéologiques et religieux : la révolution russe a engendré une division des forces populaires puis l’apparition des partis communistes à côté des partis socialistes. L'écologie produit également de nouveaux partis.
• Des facteurs historiques et nationaux. Des clivages particuliers se sont ajoutés avec le temps, augmentant le nombre des partis politiques.
• Des facteurs institutionnels. Liens très étroits entre les systèmes électoraux et la nature du système de partis. Dès 1946, Duverger soulignait l'influence des régimes électoraux sur les systèmes de partis, influence résumée en 3 lois :

o La représentation proportionnelle conduit à un système de partis multiples et indépendants les uns des autres
o Le scrutin majoritaire à deux tours conduit à un système de partis multiples et interdépendants
o Le scrutin majoritaire à un tour conduit à un maintien du bipartisme : barrage à l'apparition d'un nouveau parti.

Ces trois lois sont à nuancer car l'influence n'est pas automatique ni isolée, elles indiquent une orientation probable mais le jeu peut être modifié par d'autres éléments (taille des circonscriptions, redécoupage, réglementation des conditions de l'élection...). Plus la dimension des circonscriptions électorales s'accroît, plus les sièges s'éparpillent.

Quelles sont les conséquences de ce multipartisme ?

On constate trois inconvénients :

• Il convient mal à l'agrégation des intérêts, car chaque parti tend à devenir le porte-parole d'une catégorie particulière, se contente de transmettre telles quelles les exigences exprimées par sa clientèle propre.
• La médiatisation des choix : l'électeur ne décide pas directement de son destin, n'arrête pas les grandes orientations nationales, s'en remet à des médiateurs-députés qui décideront ensuite en fonction de coalitions et de compromis quelle sera la politique suivie. C’est une démocratie médiatisée.
• Une absence de majorité stable et cohérente capable de soutenir fidèlement et durablement le gouvernement. On assiste à la succession de majorité de coalitions qui se font et se défont : instabilité gouvernementale.

Ce multipartisme peut parfois être tempéré : les inconvénients cités peuvent être atténués par l'existence d'alliances stables et cohérentes (deux grandes coalitions avec plate-forme unique, agissant ensemble au gouvernement). Phénomène de bipolarisation créant une situation proche de celle du bipartisme.

*

B) Les systèmes bi-partisans

Ils se composent de deux partis politiques principaux. Chacun d'eux gouverne en fonction des échéances électorales. En principe, cela implique une absence de coalition, une alternance de l'accès au pouvoir. Il est favorisé par le scrutin majoritaire à un tour. Le bipartisme absolu se rencontre aux États-Unis (démocrates et républicains) : les deux partis détiennent la quasi-totalité des sièges des parlementaires. Depuis plus d'un siècle, tous les présidents élus sont issus d'un de ces deux partis.

Les effets sont opposés à ceux du multipartisme intégral. Le bipartisme facilite l'agrégation des intérêts et la réduction des exigences. Le bipartisme dé-médiatise les options fondamentales, l'électeur choisit les options, les gouvernants chargés de mettre en œuvre ces options. Le gouvernement est issu directement des urnes sans coalition partisane, garantissant une certaine stabilité.

Il existe divers types de bipartisme :
• Le bipartisme souple et rigide (souple = sans discipline de vote ; rigide = avec)
• Le bipartisme parfait et imparfait : parfait lorsque les deux partis principaux totalisent 90 % des suffrages ou plus, les petits partis étant alors exclus du jeu politique, imparfait lorsque les deux partis ne totalisent que 75 à 80 %, aucun n'ayant la majorité absolue, d'où une nécessité de s'allier)
• Le Blondel : bipartisme ennemi, où un tiers parti plus petit, inapte à diriger lui-même le pays, est susceptible pourtant de servir d'appoint à l'un des deux partis dominants
• Le bipartisme équilibré : deux partis de force et de taille à peu près égales s'alternent au pouvoir en fonction des électeurs marginaux et dominés (le second parti est exclu de l'espérance du pouvoir, à la limite du système à parti dominant)

C) Les systèmes à parti dominant

Le parti dominant présente deux caractéristiques :
• Il surclasse nettement ses rivaux sur l'ensemble d'une période
• Il s'identifie à l'ensemble de la nation, ses idées coïncident

En France, sous la IIIe République, le parti radical était dans cette situation (République radicale). Le parti dominant s'impose (sans lui rien n'est possible), il est incontournable car il a la majorité des sièges au Parlement. Pour être qualifié de parti dominant, il doit recevoir 30 à 35 % des suffrages exprimés. Il est à distinguer du parti unique : il acquiert et conserve son hégémonie grâce à l'émiettement de ses adversaires, alors que le parti unique fonde son monopole sur l'interdiction des autres formations.

Le parti dominant n'exerce pas forcément le pouvoir (dans le cas où les autres partis se coalisent contre lui). Il est en général stable au niveau gouvernemental, mais cela peut dépendre de s’il existe des divisions internes au sein du parti, des alliances...

Inconvénients :
• Risque d'immobilisme : à gouverner sans concurrence, on gouverne bien souvent sans talent, surtout si les mécanismes de contrôle parlementaire sont paralysés
• Transfert de la politique sur d'autres sites. Le jeu parlementaire est remplacé par la pression d'organisations.
• Risque de cassure du consensus car une partie de l'opinion se sent en exil politique, risque d'assister au développement d'une opposition extra-parlementaire

§2. Les systèmes non compétitifs (systèmes à parti unique)

Les systèmes non compétitifs se rencontrent lorsqu’un parti monopolise l'exercice de la fonction partisane. Il peut s’agir de situations très diverses comme les régimes totalitaires, les régimes autoritaires avec une forte personnalisation du pouvoir, etc.

C'est un système fondé sur l'interdiction et la répression des autres formes d'organisation politique. Le système à parti unique peut présenter plusieurs significations. Ainsi dans les systèmes communistes, le parti unique est l'expression d'une classe sociale. Dans les systèmes fascistes, le parti unique prend un autre sens : c’est l’abandon du principe de neutralité politique de l’État (car comme il se réclame porteur d'idéaux, il ne peut admettre qu'un seul parti).

Plusieurs objectifs :
• Préserver l'unité nationale
• Palier l'insuffisance du mérite des élites politico-administratives
• Monopoliser les efforts pour le développement des économies
Le parti unique permet de maintenir la communication entre le gouvernement et les masses, permet de diffuser la propagande, est la principale force d’impulsion et d'encadrement des activités de la société.

Face aux autres groupes sociaux, le parti peut adopter deux attitudes :
• Chercher à les contrôler et à les absorber (régimes totalitaires)
• Transmettre une idéologie (régimes autoritaires)
L'existence d'un parti unique est la base d'une dictature, même si celle-ci n'est que provisoire.


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